L'Afrique

On peut se demander d'abord ce qui distingue, que ce soit dans la collection Signe de Piste ou dans la littérature en générale, le roman "colonialiste" du simple roman d'aventures exotiques : même dépaysement géographique, avec un environnement presque toujours hostile, dans lequel le héros doit faire preuve de force et/ou d'ingéniosité pour s'en sortir (les sauvages sont comptés aussi comme étant des "éléments naturels"). Seulement à la différence des romans genre "Conquête de l'Ouest " il ne s'agit pas uniquement de "mater" les Peaux-Rouges rebelles, c'est-à-dire d'en tuer un certain nombre et de soumettre le reste dans des réserves. Dans l'esprit colonial français, encore plus qu'anglais, il s'agit de soumettre et de "civiliser" les indigènes, donc ne pas se borner à les tuer. De plus ce qui distingue le héros des romans coloniaux d'un simple explorateur ou d'un aventurier, c'est qu'il ne représente pas que lui-même, mais est en quelque sorte l'avant-garde ou le représentant de son pays, et son comportement rejaillira sur la réputation de toute une nation. Le colonialisme s'est par ailleurs donné pour alibi de soulager médicalement des populations, ainsi que de préparer le terrain pour la diffusion du savoir et des Lumières, via l'éducation et l'alphabétisation. Un missionnaire laïque, en quelque sorte. Mais comme la colonisation commence forcément par une conquête militaire, cela oblige ses agents, militaires ou politiques, à faire le grand écart entre action violente, œuvre humanitaire, éducation civique.

Le héros sauveur et sauvé

Pour partir dans les colonies, il faut d'abord se déraciner de son pays d'origine. L'aventure des pionniers américains met en scène des déplacements plus ou moins massifs de populations, pour des raisons religieuses ou économiques. Le héros colonial français illustre au contraire une démarche individuelle : on parle peu des familles émigrant dans les colonies pour des raisons économiques (ça faisait peut-être mauvais effet de montrer une paysannerie française économiquement faible vouée à tenter sa chance ailleurs ou bien pire encore, des colons ex-communards ou descendants de bagnards). Donc le point de départ de l'expatriation est souvent moral. Dans Les Coureurs de brousse, de Cerbelaud-Salagnac, paru en 1949, c'est le drame classique et maintes fois rebattu du fils de famille qui, après avoir commis un crime, s'exile dans la Légion et y refait sa vie. On y suit donc en parallèle le parcours guerrier et moral d'un soldat anonyme qui répare ses fautes en même temps qu'il participe utilement à la conquête d'une terre africaine que l'on doit aussi mettre ou remettre dans le droit chemin : la garder ou la sortir de l'islam, la sauver des esclavagistes et des perfides touaregs. Le pleutre et débauché fils de notable devient un légionnaire valeureux et vertueux, qui renoncera pour toujours à récupérer son identité et finira sa vie dans la brousse, dans un sacerdoce qui rappelle un peu l'état religieux.

Dans Alerte au Tchad, de Joëlle Danterne (1947), nous avons aussi un schéma de roman d'initiation. Un jeune zazou un peu voyou, qui a appris à s'enrichir grâce au marché noir, atterrit au Tchad juste après la guerre, avec l'intention "d'y faire des affaires". Il y rencontre l'amour, l'appel de la savane (un peu analogue à l'appel du désert) et la confrontation avec un Islam mystique, qui, si elle ne l'amène pas à se convertir (faut pas pousser) change le zazou en dur, en tatoué, raccourcit ses cheveux, bronze son teint et développe sa musculature. Là encore, le héros envisage de se dévouer totalement au pays qui l'a séduit. C'est-à-dire qu'il y a, dans les deux cas, conquête mutuelle. Le colonisateur est "pris" par le monde qu'il prétend dominer. Le ton adopté par Joëlle Danterne est aussi plus amer, car si Les Coureurs de brousse se situe aux premières décennies de la colonisation, dans les années 1840, Alerte au Tchad montre une Afrique de 1947 déjà travaillée par les mouvements de contestation et de libération, ainsi que par des rivalités, réseaux et agitations qui amorcent la guerre du pétrole. Il s'agit alors de sauver une Afrique originelle, traditionnelle, des convoitises politiques et économiques de pays voisins.

On le voit, ces romans baignent souvent dans une atmosphère missionnaire, qui absout en quelque sorte le côté cruel de la conquête. La présence religieuse apporte une caution morale à cette sorte de croisade. Dans Le Puits d'el-Hadjar de Dachs, écrit en 1955, le père de Foucauld est ainsi ouvertement mis à contribution. De fait, la biographie réelle du père de Foucauld et la proximité de milieu social et idéologique dont il était issu avec celui des premiers lecteurs du Signe de Piste (famille noble, catholique, parcours d'abord militaire puis religieux) en faisait une figure très emblématique pour l'idéal scout qui n'entendait pas séparer l'aventure de ses fins morales.

Le dépaysement géographique

Le roman colonial partage avec le roman d'exploration le thème du dépaysement géographique. L'épopée coloniale est une épopée colorée, les descriptions d'ailleurs très picturales montrent la prégnance des peintres du courant orientaliste dans l'imaginaire français depuis le 19ème siècle. Certains passages pourraient être les descriptions de tableaux de Delacroix, Dauzats ou Chassériau :

"Et il dévorait littéralement ce tableau aux couleurs brutales à force d'être vives, le blanc et le bleu des mboubous, l'indigo des chandoras, car il y avait quelques Maures nomades de-ci de-là, le blanc, le jaune or et le vert émeraude des turbans énormes que portaient les notables et les riches, avec, par places, le rouge de quelques chéchias importées du Maghreb ; le noir, enfin le noir luisant, brillant, ciré de ces centaines de faces, de bras et de poitrines plus ou moins nues, encadrées, cerclées, barrées d'or ou d'argent, de cuivre ou de verre, avec, au milieu de tout cela, amulettes et gris-gris, en lourds colliers, ou sur cordons tressés, tandis que ses oreilles s'emplissaient de l'éternelle prière qu'il entendait comme un bourdonnement." (Les Coureurs de brousse).

Dans beaucoup de romans d'aventures classiques, le héros s'imprègne peu des paysages, au mieux il en profite tel les héros chasseurs de Mayne Red. Ou bien les descriptions sont prétextes à de savantes et fastidieuses digressions scientifiques, qui alourdissent aujourd'hui le beau Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne. Mais souvent le héros d'aventures n'est voué qu'à passer dans ce paysage, qui n'est que le théâtre de l'action ou un environnement dangereux dont il faut se sortir sain et sauf. Dans ces romans Signe de Piste, c'est la sauvagerie ou l'ingratitude de cette terre qui transforme l'homme, un peu comme ces premiers moines médiévaux qui fondaient leur communauté dans les lieux les plus désolés d'Irlande, de Bretagne, de Bourgogne. Les lieux communs sur la poésie sauvage et mystique des paysages sahariens ou africains insistent sur le parcours désintéressé du héros, avec en sous-jacent la perspective d'une fin sacrificielle :

"Il pressentait qu'en ces lieux décevants la réussite d'une œuvre ne dépendait pas seulement de son habileté et de sa richesse… Mais la grande tentation de l'Afrique l'avait saisi et cette expectative d'échec et de mort satisfaisait en lui un obscur besoin de rachat." (Alerte au Tchad).

Description peu attractive pour les candidats possibles à l'aventure coloniale. Mais contrairement à la poésie puritaine des premiers colons américains qui "vendaient" le Nouveau Monde à leurs coreligionnaires en le présentant comme une autre terre où coulait le lait et le miel, à un nouveau Canaan les descriptions des romans colonialistes insistent peu sur l'abondance des richesses locales. Peut-être au rebours des Anglo-Saxons, voulaient-ils éviter de donner à l'aventure un aspect trop matérialiste, trop intéressé?

Par contre, d'autres auteurs, tels que Kindengve N'Djok, avec Kel'lam, fils d'Afrique prennent plaisir à décrire la vie de leur pays. Il ne s'agit pas pour eux de faire de la publicité, de pointer du doigt une curiosité mais simplement de donner construire un décor coloré et réaliste au récit, de le situer dans une réalité la plus fidèle possible. Kindengve N'Djok est Camerounais, ce qui explique qu'il parvienne si bien à rendre l'atmosphère de son pays. Il ne veut pas faire de la publicité mais simplement rapporter son cadre de vie le plus justement possible :

"Le petit train de bois, poussif, haletant, crachotant dans la chaleur torride ses escarbilles enflammées, gravit péniblement de rudes pentes, patine sur ses freins aux descentes, et secoue de ses saccades toute une cargaison de Noirs hilares et parlant haut, dans l'entassement des bagages, le piaillement des poules enfermées, et l'âcre odeur des bâtons de manioc et des beignets à l'huile de palme. Aux stations minuscules, c'est l'assaut des nouveaux voyageurs, la bagarre avec ceux qui descendent, les cris des vendeurs de canne à sucre et des porteurs d'eau fraîche, des vendeurs d'ananas. Une grosse mamie, aux rotondités opulentes, drapée de cotonnade à grands ramages multicolores, fait attraction : elle pousse des clameurs aiguës pendant que, tirée, happée, poussée, elle finit par franchir une portière. Quelques voyageurs européens, maigres et jaunes, ou débordant de graisse, fonctionnaires compassés, commerçants et coupeurs de bois négligés, s'installent au wagon-bar ou se montrent aux portières du wagon réservé. Quelques dames importantes accompagnent des enfants trop maigres avec des yeux trop grands. Le chef de gare africain agite son drapeau rouge, gonfle ses joues sur le sifflet à roulette. Dans des secousses le train repart"

Est-ce qu'on ne se sent pas déjà un peu en Afrique ? Pas de volonté colonialiste, juste un documentaire sur le lieu de l'action. Documentaire nécessaire pour comprendre exactement ce que signifie "dépaysement"

Les figures indigènes

Dans le roman d'aventures, l'indigène a le bon goût d'être sauvage (anthropophage c'est encore mieux pour l'action), païen, enfin superstitieux et animiste (histoire de donner du boulot aux missionnaires), parfois alcoolique ou sous l'influence de sorciers. Les indigènes idéaux sont illustrés par le roman de Jack London, Jerry dans l'île, ou dans celui de Jules Verne, Un Capitaine de Quinze ans. Mais dans le roman colonial il ne faut pas que les autochtones soient trop pervertis et irrécupérables, car cela pourrait laisser entendre que l'action civilisatrice et éducatrice des agents coloniaux ne servirait pas à grand-chose. Il vaut mieux présenter l'indigène (surtout d'Afrique Noire) comme un grand enfant, superstitieux et donc facilement manipulable, par les forces du Bien comme par celle du Mal, qu'il faut éduquer, corriger, intimider, mais pas exterminer. Si l'Africain tourne mal et se révolte, c'est souvent parce qu'il a été mal conseillé, par des trafiquants européens mais apatrides, enfin à la nationalité louche ou bien anglaise ou germanique, ou bien par les tribus esclavagistes arabes ou berbères, ou bien par un sorcier jaloux (un peu comme Tintin au Congo). L'antagonisme entre le monde noir et les Arabes est d'ailleurs présenté comme une clef de la conquête coloniale par Cerbelaud-Salagnac qui montre les spahis français cherchant à évincer l'emprise des Maures sur les villages noirs, en les remplaçant par leur propre autorité (plus douce) :

"- Kaba Bambaro, chef du village de Tyargar, ta conduite de ces jours derniers nous a beaucoup surpris et peinés, car nous te considérions comme un homme loyal, fidèle à ta parole et à tes engagements. Nous te considérions comme étant de nos amis, et voilà qu'un jour tu viens nous dérober nos chevaux pour les donner aux Maures Hassounas. Mais le Borom-Ndar est arrivé, rapide comme le vent, et il a balayé les Hassounas comme on balaie quelques grains de poussière sur un plancher bien lisse ! Tu étais alors son prisonnier. Mais le Borom-Ndar, aussi bon et juste que fort et courageux, t'a pardonné, à toi et à tous les gens de Tyagar, car il savait bien que les Maures étaient pour vous des tyrans cupides, et il ne voulait pas faire retomber sur vos têtes une responsabilité qui n'incombait qu'à ces ennemis jurés de la race noire !"

On le voit, les Maures Hassounas sont les méchants de l'histoire, tout comme la Ligue Arabe va jouer le rôle de méchante perturbatrice dans Alerte au Tchad. C'est qu'au fond ces romans collent assez bien à l'histoire des rapports politiques entre la France et ses colonies d'Afrique Noire et celle d'Afrique du Nord. Les relations avec le monde arabo-musulman furent plus houleuses et la décolonisation au nord du Sahara laissa des meurtrissures jusqu'en métropole. De plus, les Arabes jouent un peu le rôle des Hindous dans les romans de Kipling : on ne peut les cataloguer de sauvages, et le " choc des civilisations " est donc plus âpre. Si l'on ne doute pas encore de la prépondérance occidentale et chrétienne sur l'islam, les populations berbères et arabes n'apparaissent pas comme assimilables. Les Noirs présentent l'aspect rassurant d'âmes vierges à convertir, d'âmes nées hors de l'Histoire et donc plus aptes à être pétries des valeurs européennes. Dans la seconde partie, consacrée au début de la décolonisation, les Signe de Piste insisteront beaucoup plus sur le déchirement causé par un fossé infranchissable entre deux mondes, deux civilisations de valeur presque égale, et l'on va commencer à parler de "réconciliation".

De l'impossible intégration à l'indépendance:
les drames de la décolonisation.

Ecrit un an après Alerte au Tchad, Le prince des sables de Georges Ferney met en scène non plus de jeunes Français devant se réaliser héroïquement dans l'aventure coloniale, mais un héros berbère et deux scouts de métropole. Les Signe de Piste traitant de cette période qui annonce la guerre d'indépendance et la décolonisation en Afrique insistent souvent sur les problèmes identitaires, par exemple le déchirement entre deux mondes ou deux fidélités des jeunes Algériens musulmans enfin campés comme des héros à part entière, avec leurs problèmes spécifiques. C'est que les héros des romans Signe de Piste dans cette période qui va du début des années 50 à l'indépendance algérienne n'ont plus à conquérir par les armes un peuple à civiliser. Ils leur faut s'attacher le cœur de leurs " frères musulmans " au sein de la France. Beaucoup de futurs indépendantistes ont d'ailleurs commencé par réclamer, en vertu des grands principes d'égalité républicaine, une citoyenneté française sans restriction, sans pour autant renier leur origine ou leur croyance.

Dans Le Prince des sables, deux jeunes Parisiens se lient d'amitié avec un scout algérien, d'origine franco-berbère, et quelque peu déchiré entre deux cultes et deux cultures. Le ton a changé depuis les imprécations des spahis contre les Maures des Coureurs de brousse. Il est traité dans ce livre de plusieurs cassures, d'abord celle de Slimane ben Abdallah héritier d'une longue lignée de chefs d'une confrérie religieuse, mais qui est catholique et scout à Saint-Dominique. Il y a aussi le conflit entre le père de Slimane, un Berbère francisé, occidentalisé dirait-on aujourd'hui, ni musulman ni chrétien, qui rejette les traditions et la foi incarnées par son propre père, le noble cheikh kharidjite*.

Ce dernier, déçu par son fils, souhaiterait que son petit-fils lui succède et par conséquent se convertisse. La fin du roman, qui fait pencher bien sûr Slimane vers le côté chrétien et français n'élude pas totalement son problème identitaire, quoique la note de fin soit plutôt pleine d'espoir volontariste. Là où leurs parents se sont affrontés par les armes, eux, croient-ils, par l'amitié, réussiront à œuvrer ensemble pour le bien de leurs deux pays.

" - Toi aussi, tu crois l'amitié possible entre les hommes de race et de religion différentes ?
André hésita un peu.
- Entre les hommes, dit-il, peut-être est-il maintenant bien tard… Mais c'est à nous les jeunes, à nous les garçons de cette génération, qu'il appartient de faire tomber ces barrières… Sans doute es-tu Français, mais tu es aussi de cette terre… N'es-tu pas la preuve vivante que nos deux pays n'en font qu'un ?… Et ne sommes-nous pas amis ?… "

Le problème de l'amitié inter-raciale et religieuse semble donc être crucial un peu comme beaucoup de titres Signe de Piste avaient insisté plus tôt sur la nécessaire réconciliation franco-allemande. Ici il ne s'agit pas encore de réconciliation après un conflit mais de vaincre de part et d'autre ses propres préjugés pour accepter l'autre dans son altérité. Huit ans après, un autre roman met en scène un jeune héros enfin musulman, dans sa confrontation avec de jeunes Européens. Voici comment la quatrième de couverture de José-Mohamed (A. G. de Chamberlhac) présente le fil du drame :

"José-Mohamed, le petit musulman aux yeux sombres, au visage rebelle, deviendra-t-il l'ami de ces jeunes européens qui l'ont accueilli, non sans chaleur, et non sans méfiance aussi ? Sur la terre brûlante d'Afrique, le drame n'est pas seulement dans les médinas au long des pentes rocheuses qui bordent les oueds desséchés, il est dans les coeurs et dans les consciences.

De jeunes garçons, animés de fierté, de générosité, peuvent-ils échapper aux malédictions et aux contradictions de deux mondes hostiles maladroitement dressés l'un contre l'autre ? Peuvent-ils vaincre les préjugés de race, de pratique religieuse, d'habitude, de civilisation ? "

1956, date de parution du roman n'est pourtant que le tout début des "événements d'Algérie". Il serait d'ailleurs intéressant de creuser un peu pour les amateurs d'histoire scoute celle des scouts musulmans et de leurs rapports, ou de leur absence de rapport avec les scouts de France, surtout quand l'on songe que beaucoup de futurs activistes algériens venaient de ces troupes, et que le chant nationaliste Biladi, biladi, écrit par Seyyid Derwish, fut très populaire parmi les scouts musulmans algériens qui le diffusèrent. De façon générale, il semble que ces groupes aient été de fervents foyers indépendantistes, comme le raconte avec humour l'écrivain Mouloud Mameri dans La Colline Oubliée (1952) :

"Tous des anti-français, Ils chantent des airs où ils disent que la lumière sortira de nos montagnes. Ils parlent de gens inconnus de nous, de moi en tout cas, de Massinissa, de Jugurtha, certainement des anti-Français eux aussi."

Rappelons que l'association des scouts musulmans d'Algérie a été fondée dès 1935 par Mohamed Bouras (voir Memo), ce qui en regardant le parcours de ce personnage religieux et contestataire, éclaire davantage le rôle des scouts musulmans dans les revendications nationales arabo-berbères ou musulmanes.

Dans un autre style

Il faut enfin mentionner deux Signe de Piste très différents d'esprits et de lieux, mais qui ont pour point commun d'avoir été écrits par des auteurs africains et maghrébins et non plus des Français : Kel'Lam fils d'Afrique et Le Cœur et la pierre, de Mohamed Amin. Si Le Cœur et la pierre est bien dans la veine " Signe de Piste " de la réconciliation, de l'amitié entre les peuples même adversaires, Kel'Lam écrit par un Camerounais, montre dans une simplicité instructive, ce que signifiait pour certains jeunes Africains, réussir, échapper à sa condition de "Noir":

" Kel'lam est là, grand jeune homme intimidé et taciturne cachant sous son air impassible des émotions contradictoires. Son cœur est serré, il est au bord des larmes. Une fois encore, une vie inconnue s'ouvre à lui.

Tout en regardant défiler ces millions d'arbres aux portières, les lacets du ballast gravissant les montées, les ponts qui ferraillent sur les cours d'eaux ou les combes, les hauts talus présageant les tunnels, il revit les semaines passées. La joie d'abord de la lettre officielle lui annonçant sa réussite au concours d'entrée à l'Administration, et sa nomination d'Ecrivain-Interprête-Stagiaire, au chef-lieu d'une Subdivision voisine. Le Père a tenu parole. Il entre dans la vie désormais armé.

Il revit ces quelques jours passés dans la clairière natale, la fierté des siens de le voir devenu un " Blanc ", l'un de ceux appartenant désormais à ce redoutable Ngobina ! Bonnog, Mutapan, l'avaient accablé d'égards. Ndombi-Nyaga lui-même l'avait caressé de compliments mielleux."

Le roman contient aussi des débats plus poussés sur la différence de vision entre les partisans d'un développement de l'Afrique, sous l'égide de la métropole, et un point de vue plus utilitariste du colonialisme, qui considère l'Afrique comme un continent impossible à faire "émerger".

" Kel' lam frappa un soir l'épaule de son ami en concluant: - Tu le vois maintenant, pour être comme eux, il faut étudier comme eux, travailler comme eux, vivre comme eux. Beaucoup de garçons de chez nous devraient le comprendre ! Mais le brave Muhé, mal convaincu, fit une objection nouvelle :

- Oui, mais ces noirs devenus Blancs, ne crois-tu pas qu' ils vont mépriser leurs frères, les traiter de "bushmen" ? Ils chercheront les avantages pour eux seuls. Moi, je crois que leBlanc est le Blanc, et le Noir est le Noir, chacun avec son fétiche, et le leur est plus puissant que le nôtre, voilà tout !

Longuement Kel' lam se tut, tout son visage crispé par l'effort de sa pensée, puis lentement il releva la tête et, regardant son ami droit dans les yeux, déclara :

- Crois-moi, si je devenais, comme tu dis, un " Blanc ", je ne cesserais pas d'aimer mes frères. C'est pour eux tous que je veux grandir. Si nous étions plusieurs, si nous étions beaucoup à penser et à vouloir ainsi, c'est tout le peuple Noir de notre Afrique qui deviendrait grand et qui pourrait parler tel un homme fort devant un autre homme fort. (...)

Ce noble désir de Kel'lam était partagé par bien des européens eux-mêmes. Combien d'Administrateurs, de Missionnaires, d'Educateurs, hommes avertis et généreux, espéraient eux aussi conduire le peuple Noir jusqu'à sa pleine valeur humaine, personnelle et sociale ; le convaincre de la nécessité du travail, de l'effort ; le persuader d'acquérir le sens de sa responsabilité, pour enfin l'associer progressivement aux tâches civiques de la cité jusqu'à l'éclosion des peuples enfin majeurs du lendemain ! Mais ils savaient, ces réalistes, que cette œuvre était longue et que bien des étapes y seraient nécessaires, bien du temps…"

Etonnant comme il ne s'agit pas pour les Africains de se développer par eux-mêmes mais de devenir des "Blancs"... "Développer l'Afrique" semble en fait synonyme de "Européaniser l'Afrique". Ce qui montre bien qu'il n'a jamais été question pour les pays colonisateurs de véritablement aider les pays africains mais plutôt de se les approprier.

Enfin Le Cœur et la pierre , dont l'action se déroule en 1955, un an avant l'indépendance du Maroc, fut l'œuvre de trois jeunes Marocains, écrite dans les années 70. Voici comment Jean-Louis Foncine raconte la genèse de ce roman :

"Ce roman est le fruit d'une grande amitié franco=marocaine. En 1971, un jeune universitaire coopérant, professeur au lycée Cherif Ifrissi de Tétouan et ami sincère du Signe de Piste nous invitait, Serge Dalens et moi, à lui rendre visite. Nous y allions, Serge Dalens en avril, moi en juillet, et nous recevions très vite dans les familles des élèves marocain D'Alain Gout un accueil auquel nous ne sommes pas accoutumés en pays occidental. Nous pouvions mesurer à Tanger, Larache, Tléta Raissana, Tétouan, Marrakech... le sens de la formule typiquement marocaine : "Ma maison est ta maison".

Aussi Dalens proposait-il à quelques garçons de se réunir pour chercher un sujet de roman qui leur tiendrait à coeur, et tenter de l'écrire eux-mêmes.

Ils acceptèrent et se mirent courageusement à l'ouvrage. Quelques mois plus tard, Serge Dalens installait un véritable PC à Cabo Negro, près de M'diq, sur la méditerrannée, et avec Abdeslam, Khalil, Said et Alain, mettait au point le thème d'un roman qu'ensemble, les trois Marocains avaient réussi à construire... "

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* De Khârijî (sortants). Les Kharijites après la mort de Mahomet et les conflits liés à sa succession, s'opposèrent à la fois aux sunnites et aux chiites, en prônant un islam à la fois très rigoriste et très égalitaire Ils furent à l'origine de l'assassinat d'Ali à Kufa. Les Kharijites étaient très implantés en Afrique du Nord et leur influence perdura dans certaines confréries religieuses.

Sandrine Alexie

Nampilly, octobre 2003

MEMO
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Quelques notions des colonies

Tchad : Alerte au Tchad. Le Tchad fait partie de l'Afrique équatoriale française. Sa conquête commence le 22 avril 1900 et se poursuit jusqu'en 1930. Jusqu'en 1910 le Tchad devient territoire militaire, puis passe sous administration civile en 1920. Ses frontières sont fixées en 1936. L'AEF comprend le Gabon, le Moyen-Congo (aujourd'hui République du Congo), Oubangui-Chari (aujourd'hui République centrafricaine) et le Tchad, avec Brazzaville pour capitale. A partir de 1958 les états sont séparés. Ils deviennent indépendants 2 ans plus tard.
Cameroun : Kel'Lam, fils d'Afrique. Le Cameroun est allemand à partir de 1884. Après 1916, il est partagé entre la France (les 4/5° du territoire) et l'Angleterre. Mais il n'a jamais été une colonie à proprement parler, un " territoire sous mandat B de la Société des Nations confié à la France jusqu'en 1945 ". Après la Seconde Guerre mondiale, le Cameroun, sous tutelle de l'ONU, était encore sous administration française mais avec une décolonisation progressive, jusqu'en 1960, année de son indépendance.

Sénégal : Les Coureurs de brousse. Un traité européen accorde le Sénégal à la France en 1814. La vraie colonisation commence en 1852. En 1895 fut créé l'A-OF (Afrique-Occidentale française), avec la Mauritanie, le Soudan français (aujourd'hui Mali), la Haute-Volta (aujourd'hui Burkina), la Guinée française, le Niger, la Côte-d'Ivoire et le Dahomey (aujourd'hui Bénin). Sa capitale était Dakar. En 1958, la décolonisation entraîna l'éclatement de la fédération. Le Sénégal fut indépendant en 1960.

Algérie : Le Prince des sables. La conquête débute en 1830. L'Algérie devient indépendante en 1962.

Maroc : Le Cœur et la pierre. Ce sultanat est sous protectorat français en 1912 (partagé avec l'Espagne). Il passe sous administration directe dans les années 30 puis devient indépendant en 1956.

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Mohamed Bouras

Fondateur des Scouts Musulmans Algériens, né en 1908 au quartier des Anassers à Miliana, Mohamed Bouras fréquente la madrasa El Fellah et poursuit dans le même temps des études au collège français de Miliana. En 1926, il s'installe à Alger, y occupe un emploi de secrétaire-dactylographe à l'inspection maritime.

Il adhère au cercle El Tarraki, adopte les principes du cheikh Ben Badis et participe à diverses manifestations contre l'interdiction de prêcher dans les mosquées décidée en 1933. A la suite d'un bref séjour en Europe où il s'intéresse à l'organisation des mouvements scouts, il prépare les statuts des Scouts Musulmans Algériens (SMA) en 1935, qui voit le jour en 1936.

Après avoir milité quelques mois à Alger à l'E.N.A, il rejoint le Congrès musulman dont il devient le responsable des Jeunesses.

Arrêté le 3 mai 1941 sous le motif d'espionnage au profit de l'Allemagne, Mohamed Bouras est condamné à mort et exécuté le 27 mai 1941 par les Autorités françaises.

Source : awg.fathweb.com

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Bibliographie Signe de Piste

Signe de Piste Alsatia

Les Coureurs de brousse, Georges Cerbelaud-Salagnac, n° 26b, 1946
Le Prince des sables, Georges Ferney, n° 30, 1947
Alerte au Tchad, Joelle Danterne, n° 50, 1951
Le Signe dans la pierre, Paul Henrys, n° 55, 1952
Le Puits d’El-Hadjar, Dachs, n° 75, 1955
José-Mohamed, A.G. de Chamberlhac, n° 85, 1955
Bendogueï perle noire, Paul Azy, n° 114, 1958
L’équipe des quatre nations, Jean d’ Izieu, n° 129, 1959
Aventure au Katanga, Jean- Paul Jacques, n°155, 1962
La Garnison fantôme, Geoffrey Bond, n° 198, 1969

Safari Signe de Piste

Le Cœur et la pierre, Mohamed Amin, n° 60, 1973

Nouveau Signe de Piste

Marc volontaire, François Brune et S. Goury, n° 49, 1977

Rubans Noirs

La Table de Tacfarinas, X.B. Leprince, n°2, 1957
Kel’lam, fils d’Afrique, Kindengve D’ Jok, n° 3, 1958
Ursu, enfant de la brousse, Ursu, fils du Tchad I, Buna Valamu, n° 19, 1961
Au risque de tout gagner, Jean Serza,, n° 22
Reste avec les tiens, Ursu, fils du Tchad II, Buna Valamu, n° 26
Trahison à Melilla, Herbert Kranz, n° 49

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