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On peut se demander d'abord ce qui distingue, que ce soit dans
la collection Signe de Piste ou dans la littérature en générale,
le roman "colonialiste" du simple roman d'aventures exotiques
: même dépaysement géographique, avec un environnement
presque toujours hostile, dans lequel le héros doit faire
preuve de force et/ou d'ingéniosité pour s'en sortir
(les sauvages sont comptés aussi comme étant des "éléments
naturels"). Seulement à la différence des romans
genre "Conquête de l'Ouest " il ne s'agit pas uniquement
de "mater" les Peaux-Rouges rebelles, c'est-à-dire
d'en tuer un certain nombre et de soumettre le reste dans des réserves.
Dans l'esprit colonial français, encore plus qu'anglais,
il s'agit de soumettre et de "civiliser" les indigènes,
donc ne pas se borner à les tuer. De plus ce qui distingue
le héros des romans coloniaux d'un simple explorateur ou
d'un aventurier, c'est qu'il ne représente pas que lui-même,
mais est en quelque sorte l'avant-garde ou le représentant
de son pays, et son comportement rejaillira sur la réputation
de toute une nation. Le colonialisme s'est par ailleurs donné
pour alibi de soulager médicalement des populations, ainsi
que de préparer le terrain pour la diffusion du savoir et
des Lumières, via l'éducation et l'alphabétisation.
Un missionnaire laïque, en quelque sorte. Mais comme la colonisation
commence forcément par une conquête militaire, cela
oblige ses agents, militaires ou politiques, à faire le grand
écart entre action violente, œuvre humanitaire, éducation
civique.
Le héros sauveur et sauvé
Pour partir dans les colonies, il faut d'abord se déraciner de
son pays d'origine. L'aventure des pionniers américains met en
scène des déplacements plus ou moins massifs de populations,
pour des raisons religieuses ou économiques. Le héros colonial
français illustre au contraire une démarche individuelle
: on parle peu des familles émigrant dans les colonies pour des
raisons économiques (ça faisait peut-être mauvais
effet de montrer une paysannerie française économiquement
faible vouée à tenter sa chance ailleurs ou bien pire encore,
des colons ex-communards ou descendants de bagnards). Donc le point de
départ de l'expatriation est souvent moral. Dans Les Coureurs
de brousse, de Cerbelaud-Salagnac, paru en 1949, c'est le drame classique
et maintes fois rebattu du fils de famille qui, après avoir commis
un crime, s'exile dans la Légion et y refait sa vie. On y suit
donc en parallèle le parcours guerrier et moral d'un soldat anonyme
qui répare ses fautes en même temps qu'il participe utilement
à la conquête d'une terre africaine que l'on doit aussi mettre
ou remettre dans le droit chemin : la garder ou la sortir de l'islam,
la sauver des esclavagistes et des perfides touaregs. Le pleutre et débauché
fils de notable devient un légionnaire valeureux et vertueux, qui
renoncera pour toujours à récupérer son identité
et finira sa vie dans la brousse, dans un sacerdoce qui rappelle un peu
l'état religieux.
Dans
Alerte au Tchad, de Joëlle Danterne (1947), nous avons
aussi un schéma de roman d'initiation. Un jeune zazou un
peu voyou, qui a appris à s'enrichir grâce au marché
noir, atterrit au Tchad juste après la guerre, avec l'intention
"d'y faire des affaires". Il y rencontre l'amour, l'appel
de la savane (un peu analogue à l'appel du désert)
et la confrontation avec un Islam mystique, qui, si elle ne l'amène
pas à se convertir (faut pas pousser) change le zazou en
dur, en tatoué, raccourcit ses cheveux, bronze son teint
et développe sa musculature. Là encore, le héros
envisage de se dévouer totalement au pays qui l'a séduit.
C'est-à-dire qu'il y a, dans les deux cas, conquête
mutuelle. Le colonisateur est "pris" par le monde qu'il
prétend dominer. Le ton adopté par Joëlle Danterne
est aussi plus amer, car si Les Coureurs de brousse se
situe aux premières décennies de la colonisation,
dans les années 1840, Alerte au Tchad montre une
Afrique de 1947 déjà travaillée par les mouvements
de contestation et de libération, ainsi que par des rivalités,
réseaux et agitations qui amorcent la guerre du pétrole.
Il s'agit alors de sauver une Afrique originelle, traditionnelle,
des convoitises politiques et économiques de pays voisins.
On le voit, ces romans baignent souvent dans une atmosphère missionnaire,
qui absout en quelque sorte le côté cruel de la conquête.
La présence religieuse apporte une caution morale à cette
sorte de croisade. Dans Le Puits d'el-Hadjar de Dachs, écrit
en 1955, le père de Foucauld est ainsi ouvertement mis à
contribution. De fait, la biographie réelle du père de Foucauld
et la proximité de milieu social et idéologique dont il
était issu avec celui des premiers lecteurs du Signe de Piste (famille
noble, catholique, parcours d'abord militaire puis religieux) en faisait
une figure très emblématique pour l'idéal scout qui
n'entendait pas séparer l'aventure de ses fins morales.
Le dépaysement géographique
Le roman colonial partage avec le roman d'exploration le thème
du dépaysement géographique. L'épopée coloniale
est une épopée colorée, les descriptions d'ailleurs
très picturales montrent la prégnance des peintres du courant
orientaliste dans l'imaginaire français depuis le 19ème
siècle. Certains passages pourraient être les descriptions
de tableaux de Delacroix, Dauzats ou Chassériau :
"Et
il dévorait littéralement ce tableau aux couleurs
brutales à force d'être vives, le blanc et le bleu
des mboubous, l'indigo des chandoras, car il y avait quelques Maures
nomades de-ci de-là, le blanc, le jaune or et le vert émeraude
des turbans énormes que portaient les notables et les riches,
avec, par places, le rouge de quelques chéchias importées
du Maghreb ; le noir, enfin le noir luisant, brillant, ciré
de ces centaines de faces, de bras et de poitrines plus ou moins
nues, encadrées, cerclées, barrées d'or ou
d'argent, de cuivre ou de verre, avec, au milieu de tout cela, amulettes
et gris-gris, en lourds colliers, ou sur cordons tressés,
tandis que ses oreilles s'emplissaient de l'éternelle prière
qu'il entendait comme un bourdonnement." (Les Coureurs
de brousse).
Dans beaucoup de romans d'aventures classiques, le héros s'imprègne
peu des paysages, au mieux il en profite tel les héros chasseurs
de Mayne Red. Ou bien les descriptions sont prétextes à
de savantes et fastidieuses digressions scientifiques, qui alourdissent
aujourd'hui le beau Vingt mille lieues sous les mers de Jules
Verne. Mais souvent le héros d'aventures n'est voué qu'à
passer dans ce paysage, qui n'est que le théâtre de l'action
ou un environnement dangereux dont il faut se sortir sain et sauf. Dans
ces romans Signe de Piste, c'est la sauvagerie ou l'ingratitude de cette
terre qui transforme l'homme, un peu comme ces premiers moines médiévaux
qui fondaient leur communauté dans les lieux les plus désolés
d'Irlande, de Bretagne, de Bourgogne. Les lieux communs sur la poésie
sauvage et mystique des paysages sahariens ou africains insistent sur
le parcours désintéressé du héros, avec en
sous-jacent la perspective d'une fin sacrificielle :
"Il pressentait qu'en ces lieux décevants la réussite
d'une œuvre ne dépendait pas seulement de son habileté et
de sa richesse… Mais la grande tentation de l'Afrique l'avait saisi et
cette expectative d'échec et de mort satisfaisait en lui un obscur
besoin de rachat." (Alerte au Tchad).
Description peu attractive pour les candidats possibles à
l'aventure coloniale. Mais contrairement à la poésie
puritaine des premiers colons américains qui "vendaient"
le Nouveau Monde à leurs coreligionnaires en le présentant
comme une autre terre où coulait le lait et le miel, à
un nouveau Canaan les descriptions des romans colonialistes insistent
peu sur l'abondance des richesses locales. Peut-être au rebours
des Anglo-Saxons, voulaient-ils éviter de donner à
l'aventure un aspect trop matérialiste, trop intéressé?
Par contre, d'autres auteurs, tels que Kindengve N'Djok, avec Kel'lam,
fils d'Afrique prennent plaisir à décrire la vie de
leur pays. Il ne s'agit pas pour eux de faire de la publicité,
de pointer du doigt une curiosité mais simplement de donner construire
un décor coloré et réaliste au récit, de le
situer dans une réalité la plus fidèle possible.
Kindengve N'Djok est Camerounais, ce qui explique qu'il parvienne si bien
à rendre l'atmosphère de son pays. Il ne veut pas faire
de la publicité mais simplement rapporter son cadre de vie le plus
justement possible :
"Le petit train de bois, poussif, haletant, crachotant dans la chaleur
torride ses escarbilles enflammées, gravit péniblement de
rudes pentes, patine sur ses freins aux descentes, et secoue de ses saccades
toute une cargaison de Noirs hilares et parlant haut, dans l'entassement
des bagages, le piaillement des poules enfermées, et l'âcre
odeur des bâtons de manioc et des beignets à l'huile de palme.
Aux stations minuscules, c'est l'assaut des nouveaux voyageurs, la bagarre
avec ceux qui descendent, les cris des vendeurs de canne à sucre
et des porteurs d'eau fraîche, des vendeurs d'ananas. Une grosse
mamie, aux rotondités opulentes, drapée de cotonnade à
grands ramages multicolores, fait attraction : elle pousse des clameurs
aiguës pendant que, tirée, happée, poussée,
elle finit par franchir une portière. Quelques voyageurs européens,
maigres et jaunes, ou débordant de graisse, fonctionnaires compassés,
commerçants et coupeurs de bois négligés, s'installent
au wagon-bar ou se montrent aux portières du wagon réservé.
Quelques dames importantes accompagnent des enfants trop maigres avec
des yeux trop grands. Le chef de gare africain agite son drapeau rouge,
gonfle ses joues sur le sifflet à roulette. Dans des secousses
le train repart"
Est-ce qu'on ne se sent pas déjà un peu en Afrique ? Pas
de volonté colonialiste, juste un documentaire sur le lieu de l'action.
Documentaire nécessaire pour comprendre exactement ce que signifie
"dépaysement"
Les figures indigènes
Dans le roman d'aventures, l'indigène a le bon goût
d'être sauvage (anthropophage c'est encore mieux pour l'action),
païen, enfin superstitieux et animiste (histoire de donner
du boulot aux missionnaires), parfois alcoolique ou sous l'influence
de sorciers. Les indigènes idéaux sont illustrés
par le roman de Jack London, Jerry dans l'île, ou
dans celui de Jules Verne, Un Capitaine de Quinze ans.
Mais dans le roman colonial il ne faut pas que les autochtones soient
trop pervertis et irrécupérables, car cela pourrait
laisser entendre que l'action civilisatrice et éducatrice
des agents coloniaux ne servirait pas à grand-chose. Il vaut
mieux présenter l'indigène (surtout d'Afrique Noire)
comme un grand enfant, superstitieux et donc facilement manipulable,
par les forces du Bien comme par celle du Mal, qu'il faut éduquer,
corriger, intimider, mais pas exterminer. Si l'Africain tourne mal
et se révolte, c'est souvent parce qu'il a été
mal conseillé, par des trafiquants européens mais
apatrides, enfin à la nationalité louche ou bien anglaise
ou germanique, ou bien par les tribus esclavagistes arabes ou berbères,
ou bien par un sorcier jaloux (un peu comme Tintin au Congo).
L'antagonisme entre le monde noir et les Arabes est d'ailleurs présenté
comme une clef de la conquête coloniale par Cerbelaud-Salagnac
qui montre les spahis français cherchant à évincer
l'emprise des Maures sur les villages noirs, en les remplaçant
par leur propre autorité (plus douce) :
"- Kaba Bambaro, chef du village de Tyargar, ta conduite de ces
jours derniers nous a beaucoup surpris et peinés, car nous te considérions
comme un homme loyal, fidèle à ta parole et à tes
engagements. Nous te considérions comme étant de nos amis,
et voilà qu'un jour tu viens nous dérober nos chevaux pour
les donner aux Maures Hassounas. Mais le Borom-Ndar est arrivé,
rapide comme le vent, et il a balayé les Hassounas comme on balaie
quelques grains de poussière sur un plancher bien lisse ! Tu étais
alors son prisonnier. Mais le Borom-Ndar, aussi bon et juste que fort
et courageux, t'a pardonné, à toi et à tous les gens
de Tyagar, car il savait bien que les Maures étaient pour vous
des tyrans cupides, et il ne voulait pas faire retomber sur vos têtes
une responsabilité qui n'incombait qu'à ces ennemis jurés
de la race noire !"
On le voit, les Maures Hassounas sont les méchants de l'histoire,
tout comme la Ligue Arabe va jouer le rôle de méchante perturbatrice
dans Alerte au Tchad. C'est qu'au fond ces romans collent assez
bien à l'histoire des rapports politiques entre la France et ses
colonies d'Afrique Noire et celle d'Afrique du Nord. Les relations avec
le monde arabo-musulman furent plus houleuses et la décolonisation
au nord du Sahara laissa des meurtrissures jusqu'en métropole.
De plus, les Arabes jouent un peu le rôle des Hindous dans les romans
de Kipling : on ne peut les cataloguer de sauvages, et le " choc
des civilisations " est donc plus âpre. Si l'on ne doute pas
encore de la prépondérance occidentale et chrétienne
sur l'islam, les populations berbères et arabes n'apparaissent
pas comme assimilables. Les Noirs présentent l'aspect rassurant
d'âmes vierges à convertir, d'âmes nées hors
de l'Histoire et donc plus aptes à être pétries des
valeurs européennes. Dans la seconde partie, consacrée au
début de la décolonisation, les Signe de Piste insisteront
beaucoup plus sur le déchirement causé par un fossé
infranchissable entre deux mondes, deux civilisations de valeur presque
égale, et l'on va commencer à parler de "réconciliation".
De l'impossible intégration à
l'indépendance:
les drames de la décolonisation.
Ecrit
un an après Alerte au Tchad, Le prince des sables
de Georges Ferney met en scène non plus de jeunes Français
devant se réaliser héroïquement dans l'aventure
coloniale, mais un héros berbère et deux scouts de
métropole. Les Signe de Piste traitant de cette période
qui annonce la guerre d'indépendance et la décolonisation
en Afrique insistent souvent sur les problèmes identitaires,
par exemple le déchirement entre deux mondes ou deux fidélités
des jeunes Algériens musulmans enfin campés comme
des héros à part entière, avec leurs problèmes
spécifiques. C'est que les héros des romans Signe
de Piste dans cette période qui va du début des années
50 à l'indépendance algérienne n'ont plus à
conquérir par les armes un peuple à civiliser. Ils
leur faut s'attacher le cœur de leurs " frères musulmans
" au sein de la France. Beaucoup de futurs indépendantistes
ont d'ailleurs commencé par réclamer, en vertu des
grands principes d'égalité républicaine, une
citoyenneté française sans restriction, sans pour
autant renier leur origine ou leur croyance.
Dans Le Prince des sables, deux jeunes Parisiens se lient d'amitié
avec un scout algérien, d'origine franco-berbère, et quelque
peu déchiré entre deux cultes et deux cultures. Le ton a
changé depuis les imprécations des spahis contre les Maures
des Coureurs de brousse. Il est traité dans ce livre de
plusieurs cassures, d'abord celle de Slimane ben Abdallah héritier
d'une longue lignée de chefs d'une confrérie religieuse,
mais qui est catholique et scout à Saint-Dominique. Il y a aussi
le conflit entre le père de Slimane, un Berbère francisé,
occidentalisé dirait-on aujourd'hui, ni musulman ni chrétien,
qui rejette les traditions et la foi incarnées par son propre père,
le noble cheikh kharidjite*.
Ce dernier, déçu par son fils, souhaiterait que son petit-fils
lui succède et par conséquent se convertisse. La fin du
roman, qui fait pencher bien sûr Slimane vers le côté
chrétien et français n'élude pas totalement son problème
identitaire, quoique la note de fin soit plutôt pleine d'espoir
volontariste. Là où leurs parents se sont affrontés
par les armes, eux, croient-ils, par l'amitié, réussiront
à œuvrer ensemble pour le bien de leurs deux pays.
" - Toi aussi, tu crois l'amitié possible entre les hommes
de race et de religion différentes ?
André hésita un peu.
- Entre les hommes, dit-il, peut-être est-il maintenant bien tard…
Mais c'est à nous les jeunes, à nous les garçons
de cette génération, qu'il appartient de faire tomber ces
barrières… Sans doute es-tu Français, mais tu es aussi de
cette terre… N'es-tu pas la preuve vivante que nos deux pays n'en font
qu'un ?… Et ne sommes-nous pas amis ?… "
Le problème de l'amitié inter-raciale et religieuse semble
donc être crucial un peu comme beaucoup de titres Signe de Piste
avaient insisté plus tôt sur la nécessaire réconciliation
franco-allemande. Ici il ne s'agit pas encore de réconciliation
après un conflit mais de vaincre de part et d'autre ses propres
préjugés pour accepter l'autre dans son altérité.
Huit ans après, un autre roman met en scène un jeune héros
enfin musulman, dans sa confrontation avec de jeunes Européens.
Voici comment la quatrième de couverture de José-Mohamed
(A. G. de Chamberlhac) présente le fil du drame :
"José-Mohamed,
le petit musulman aux yeux sombres, au visage rebelle, deviendra-t-il
l'ami de ces jeunes européens qui l'ont accueilli, non sans
chaleur, et non sans méfiance aussi ? Sur la terre brûlante
d'Afrique, le drame n'est pas seulement dans les médinas
au long des pentes rocheuses qui bordent les oueds desséchés,
il est dans les coeurs et dans les consciences.
De jeunes garçons, animés de fierté, de générosité,
peuvent-ils échapper aux malédictions et aux contradictions
de deux mondes hostiles maladroitement dressés l'un contre l'autre
? Peuvent-ils vaincre les préjugés de race, de pratique
religieuse, d'habitude, de civilisation ? "
1956, date de parution du roman n'est pourtant que le tout début
des "événements d'Algérie". Il serait d'ailleurs
intéressant de creuser un peu pour les amateurs d'histoire scoute
celle des scouts musulmans et de leurs rapports, ou de leur absence de
rapport avec les scouts de France, surtout quand l'on songe que beaucoup
de futurs activistes algériens venaient de ces troupes, et que
le chant nationaliste Biladi, biladi, écrit par Seyyid Derwish,
fut très populaire parmi les scouts musulmans algériens
qui le diffusèrent. De façon générale, il
semble que ces groupes aient été de fervents foyers indépendantistes,
comme le raconte avec humour l'écrivain Mouloud Mameri dans La
Colline Oubliée (1952) :
"Tous des anti-français, Ils chantent des airs où
ils disent que la lumière sortira de nos montagnes. Ils parlent
de gens inconnus de nous, de moi en tout cas, de Massinissa, de Jugurtha,
certainement des anti-Français eux aussi."
Rappelons que l'association des scouts musulmans d'Algérie a été
fondée dès 1935 par Mohamed Bouras (voir Memo), ce qui en
regardant le parcours de ce personnage religieux et contestataire, éclaire
davantage le rôle des scouts musulmans dans les revendications nationales
arabo-berbères ou musulmanes.
Dans un autre style
Il
faut enfin mentionner deux Signe de Piste très différents
d'esprits et de lieux, mais qui ont pour point commun d'avoir été
écrits par des auteurs africains et maghrébins et
non plus des Français : Kel'Lam fils d'Afrique et
Le Cœur et la pierre, de Mohamed Amin. Si Le Cœur et la
pierre est bien dans la veine " Signe de Piste "
de la réconciliation, de l'amitié entre les peuples
même adversaires, Kel'Lam écrit par un Camerounais,
montre dans une simplicité instructive, ce que signifiait
pour certains jeunes Africains, réussir, échapper
à sa condition de "Noir":
" Kel'lam est là, grand jeune homme intimidé et taciturne
cachant sous son air impassible des émotions contradictoires. Son
cœur est serré, il est au bord des larmes. Une fois encore, une
vie inconnue s'ouvre à lui.
Tout en regardant défiler ces millions d'arbres aux portières,
les lacets du ballast gravissant les montées, les ponts qui ferraillent
sur les cours d'eaux ou les combes, les hauts talus présageant
les tunnels, il revit les semaines passées. La joie d'abord de
la lettre officielle lui annonçant sa réussite au concours
d'entrée à l'Administration, et sa nomination d'Ecrivain-Interprête-Stagiaire,
au chef-lieu d'une Subdivision voisine. Le Père a tenu parole.
Il entre dans la vie désormais armé.
Il revit ces quelques jours passés dans la clairière natale,
la fierté des siens de le voir devenu un " Blanc ", l'un
de ceux appartenant désormais à ce redoutable Ngobina !
Bonnog, Mutapan, l'avaient accablé d'égards. Ndombi-Nyaga
lui-même l'avait caressé de compliments mielleux."
Le roman contient aussi des débats plus poussés sur la
différence de vision entre les partisans d'un développement
de l'Afrique, sous l'égide de la métropole, et un point
de vue plus utilitariste du colonialisme, qui considère l'Afrique
comme un continent impossible à faire "émerger".
" Kel' lam frappa un soir l'épaule de son ami en concluant:
- Tu le vois maintenant, pour être comme eux, il faut étudier
comme eux, travailler comme eux, vivre comme eux. Beaucoup de garçons
de chez nous devraient le comprendre ! Mais le brave Muhé, mal
convaincu, fit une objection nouvelle :
- Oui, mais ces noirs devenus Blancs, ne crois-tu pas qu' ils vont mépriser
leurs frères, les traiter de "bushmen" ? Ils chercheront
les avantages pour eux seuls. Moi, je crois que leBlanc est le Blanc,
et le Noir est le Noir, chacun avec son fétiche, et le leur est
plus puissant que le nôtre, voilà tout !
Longuement Kel' lam se tut, tout son visage crispé par l'effort
de sa pensée, puis lentement il releva la tête et, regardant
son ami droit dans les yeux, déclara :
- Crois-moi, si je devenais, comme tu dis, un " Blanc ", je
ne cesserais pas d'aimer mes frères. C'est pour eux tous que je
veux grandir. Si nous étions plusieurs, si nous étions beaucoup
à penser et à vouloir ainsi, c'est tout le peuple Noir de
notre Afrique qui deviendrait grand et qui pourrait parler tel un homme
fort devant un autre homme fort. (...)
Ce noble désir de Kel'lam était partagé par bien
des européens eux-mêmes. Combien d'Administrateurs, de Missionnaires,
d'Educateurs, hommes avertis et généreux, espéraient
eux aussi conduire le peuple Noir jusqu'à sa pleine valeur humaine,
personnelle et sociale ; le convaincre de la nécessité du
travail, de l'effort ; le persuader d'acquérir le sens de sa responsabilité,
pour enfin l'associer progressivement aux tâches civiques de la
cité jusqu'à l'éclosion des peuples enfin majeurs
du lendemain ! Mais ils savaient, ces réalistes, que cette œuvre
était longue et que bien des étapes y seraient nécessaires,
bien du temps…"
Etonnant comme il ne s'agit pas pour les Africains de se développer
par eux-mêmes mais de devenir des "Blancs"... "Développer
l'Afrique" semble en fait synonyme de "Européaniser l'Afrique".
Ce qui montre bien qu'il n'a jamais été question pour les
pays colonisateurs de véritablement aider les pays africains mais
plutôt de se les approprier.
Enfin Le Cœur et la pierre , dont l'action se déroule
en 1955, un an avant l'indépendance du Maroc, fut l'œuvre de trois
jeunes Marocains, écrite dans les années 70. Voici comment
Jean-Louis Foncine raconte la genèse de ce roman :
"Ce roman est le fruit d'une grande amitié franco=marocaine.
En 1971, un jeune universitaire coopérant, professeur au lycée
Cherif Ifrissi de Tétouan et ami sincère du Signe de Piste
nous invitait, Serge Dalens et moi, à lui rendre visite. Nous y
allions, Serge Dalens en avril, moi en juillet, et nous recevions très
vite dans les familles des élèves marocain D'Alain Gout
un accueil auquel nous ne sommes pas accoutumés en pays occidental.
Nous pouvions mesurer à Tanger, Larache, Tléta Raissana,
Tétouan, Marrakech... le sens de la formule typiquement marocaine
: "Ma maison est ta maison".
Aussi Dalens proposait-il à quelques garçons de se réunir
pour chercher un sujet de roman qui leur tiendrait à coeur, et
tenter de l'écrire eux-mêmes.
Ils acceptèrent et se mirent courageusement à l'ouvrage.
Quelques mois plus tard, Serge Dalens installait un véritable PC
à Cabo Negro, près de M'diq, sur la méditerrannée,
et avec Abdeslam, Khalil, Said et Alain, mettait au point le thème
d'un roman qu'ensemble, les trois Marocains avaient réussi à
construire... "
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* De Khârijî (sortants). Les Kharijites après la mort
de Mahomet et les conflits liés à sa succession, s'opposèrent
à la fois aux sunnites et aux chiites, en prônant un islam
à la fois très rigoriste et très égalitaire
Ils furent à l'origine de l'assassinat d'Ali à Kufa. Les
Kharijites étaient très implantés en Afrique du Nord
et leur influence perdura dans certaines confréries religieuses.
Sandrine Alexie
Nampilly, octobre 2003
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