Le Royaume et la Gloire
tome 1 - Le deuxième jeu
tome 2 - Iaume le preux

Yves Taillefer
La Licorne, 2007 - Illustrations Bernard Dufossé

Les lectures possibles du Royaume et la Gloire sont nombreuses et le roman donne lieu à de multiples interprétations. France Catholique, après un article de l'éditeur de La Licorne, a publié une critique peu élogieuse des deux livres. Ce texte alimente une polémique sur plusieurs sites, mettant directement en cause certaines personnes et leurs compétences.

Nous avons donc constitué ce dossier à partir de plusieurs critiques (positives, oui, et alors ?) pour donner la vision la plus large possible du Royaume et la Gloire, qui mérite (selon nous) mieux qu'une rapide lecture en survol.

Site officiel des deux romans :
http://www.editionsdelalicorne.com/

Pauline Bertrand

Anne Danguy des Déserts

Le Royaume et la gloire est une épopée. Peu importe que cette épopée se soit déroulée, en apparence, sur un rayon de quelques kilomètres carrés, entre quelques montagnes et des villages en ruine. Car l’étendue réelle du Royaume est aussi changeante que celle de ses alter ego le Pays Perdu et le Pays où l’on n’arrive jamais*. Mais pour gagner ce Royaume-là et en passer la frontière, ni orage ni cheval pie ne vous serviront. La modalité d’accès la plus connue est l’escalade du légendaire château de Revol-le-Vieux, que le voyageur inattentif ou pressé voit sous la forme de deux tours noires ou "deux chicots noirs". Il faut se porter au pied de la plus haute des deux tours (parfois, une bannière fleurdelisée hissée en son sommet aide à la repérer) et entreprendre de l’escalader. Attention, de l’extérieur, sur la paroi nue, et non par les escaliers intérieurs, par ailleurs souvent encombrés de scouts déterminés à en défendre le passage. Veiller à s’harnacher, notamment à la taille, se munir de quelques pitons, et commencer l’ascension (un corbeau de pierre large de presque dix centimètres peut être utile à mi-chemin). Continuer ainsi, jusqu’à ce que la tête tourne, les mains tremblent, les jambes flageolent, la vue se brouille : vous êtes presque rendu. Il ne reste plus qu’à attendre que la prise sur laquelle vous comptiez disparaisse subitement pour que vous basculiez dans le vide, la tête la première. Si toute votre vie défile dans votre esprit, c’est parfait, vous êtes en train de passer la frontière. Quand vous sentirez enfin un grand choc à la hanche, vous serez bien avisé de rouvrir les yeux : le Royaume est là, avec "ses montagnes aux ravins profonds, aux villages infimes, aux sources rares."

Comment le Royaume fut découvert

C’est ainsi, en tout cas, que Iaume, second des Lynx de la 3ème Ardres-d’Allèves, passa la frontière, après trois jours de crapahutage aléatoire sur les montagnes de juillet, entre la Margeride et Alès. Et comme tous ceux ayant vu une fois le Royaume, il n’en est jamais vraiment ressorti.

Qui est Iaume ? L’année qui précéda son entrée dans le Royaume, la réponse eût été simple : un scout modèle, un petit frère de Christian d’Ancourt : même mèche noire et batailleuse, avec une propension à se mouiller de la tête aux pieds dans les combats, mais toujours avec un sourire éblouissant propre à éclairer les ciels de pluie les plus sombres. L’année où il passa la frontière du Royaume, la mèche noire était toujours là, mais servait surtout à cacher un oeil encore plus noir ; le sourire, toujours éblouissant, était plus entretenu à coups de brossage intensif que de fanions arrachés à l’ennemi. Cette année, Iaume ambitionnait d’être le plus mauvais second que l’on pouvait imaginer, et il faut dire qu’il y réussit assez bien. Iaume s’ennuyait. Les grands jeux l’ennuyaient, les chefs l’agaçaient, les scouts, - ces mômes ! - l’exaspéraient. Bref, il ne supportait plus personne et plus personne ne le supportait, hormis Geoff, Geoffrey Tête Rouge, son CP, son ami, bien plus paumé et plus maladroit que lui, qui ne savait comment s’en sortir avec une patrouille dont le second, il faut bien le dire, ne l’aidait pas beaucoup... Iaume s’ennuyait parce que les grands jeux sonnaient faux, que ces fables de trésor et de châteaux à défendre lui semblaient soudain du dernier ridicule, parce qu’il n’arrivait plus à faire semblant d’y croire, parce que tout cela, ça va bien quand on a douze ans mais que lui, maintenant, avait soif d’autre chose. Et ce jour de juillet où il tomba la tête la première dans le Royaume, il sut tout de suite qu’il avait trouvé ce qu’il cherchait, parce qu’il le connaissait déjà : c’était "son royaume à lui, rien qu’à lui."

Mais voilà, le problème dans ces ascensions, c’est qu’il faut redescendre et les autres, ces étrangers au Royaume, ne vous fichent pas la paix, n’ont de cesse de vous gâcher l’existence avec leurs petits soucis dérisoires de camp, de messages à décrypter, de fortin, de corvée de vaisselle ou de pluche. C’est une loi que, s’en retournant du Royaume, on soit atteint par le syndrome du "Mais qu’est-ce que je fais là ?"

Et puis il y avait les chefs, le cauchemar de Iaume. "Il détestait les chefs. Il voulait ne rien avoir à faire avec eux. Qu’est-ce que les chefs venaient faire dans le royaume ? Pourquoi avaient-ils pénétré dans le paysage, pourquoi froisser sa victoire ?"

La plupart des romans scouts, dans la grande et longue tradition du Signe de Piste, mettent en scène des garçons "en difficulté" que le scoutisme redresse. Ou des scouts à problème mais alors pour des raisons objectives : hérédité à problème (Le Bracelet de vermeil, Le Vent sauvage), milieu familial ou social perturbé/perturbant (Grand Jeu). Ou bien encore des adolescents qui tournent mal, parce qu’ils écoutent du jazz (L’Equipier, L’Escadrille blanche), font de la contrebande de chocolat ou autres confiseries (La Ménagerie), ou boivent de la bière (Grand Jeu). Bref, le vice les guette. Mais a-t-on vu un scout modèle devenir mauvais second par soif de vérité ? Par exigence et refus de tricher ? "J’ai envie de me barrer", "Je ne les aime pas", se répétait Iaume, comme une lucide évidence qui lui indiquait le chemin à suivre. A qui allait sa fidélité ? Au Royaume ou à ces boulets que représentait sa patrouille, la patrouille ennemie, la troupe ? Quand survint l’ultime entourloupe des chefs, la tricherie de trop, la crise éclata : "Je ne joue plus, je m’en vais."

Et ce fut la liberté, ce grand poids qui s’en va quand on a enfin pris une décision qui tardait, quand on se déleste de tout ce qui est mort, vieux, pesant, un soulagement tel qu’il n’y a plus de place pour la colère. Peut-on rester grincheux devant le Royaume ? "Son royaume de vent et de montagne, de gorges et de crêtes, son royaume des villages perdus, des vrais, des épicières rencognées à l’ombre d’un store, des fontaines sur les places où sommeillent deux chats, des hirondelles aux clochers, des grandes routes blanches, des solex sous les escaliers de pierre, le royaume de ces songes de soleil, celui que lui promettaient, au printemps, les environs désolés du boulevard des Amériques, le faubourg de Misère et l’avenue de la Ligne, il le touchait, il le tenait enfin, il le sentait...
La colère ? Quelle colère ? Il avait beaucoup mieux à faire : les laisser tous tomber et partir droit devant lui.
"

Dans sa fugue, où il erra, cependant, beaucoup moins qu’en suivant le jeu de piste et les azimut du camp, Iaume apprit deux, trois choses, qui sont bien utiles dans le Royaume : demander pour soi, par exemple, de l’eau. "Il n’avait jamais demandé de l’eau ainsi, jamais demandé pour lui, Guillaume. Il avait demandé de l’eau pour un scout en groupe ou seul, mais jamais pour lui, Guillaume Le Bailli » et encore moins au « portier du monde". Il apprit aussi à saluer le Christ comme on le fait dans le Royaume, lui qui ne savait pas prier, qui n’avait jamais réussi à prier, en patrouille. Comme le Royaume n’appartenait qu’à lui, "il lui sembla que ce Christ-là était le sien, n’était qu’à lui. Un Jésus secret, pour lui, Guillaume d’Ardres-d’Allève." Dans le royaume, Dieu n’est pas un super-chef au dessus des chefs qu’il est de bon ton de prier à la veillée, mais un "frère de plâtre dans une église de la montagne." Un Christ à qui il n’est pas besoin de parler, qu’il suffit de toucher. "Et ce Christ lui entra dans le coeur. Il savait déjà qu’il n’en sortirait plus jamais. Un Christ dans son coeur, avec le cri des hirondelles, l’éclat de la rivière, la chaleur des ruelles, la sueur en longues traînées sur sa chemise, l’odeur des fleurs desséchées, la lumière souveraine sur la montagne..." Iaume apprit aussi à voler, à déraper, à glisser sur le ciel, et tout allait bien, les chemins filaient, la route était clémente, le temps disparaissait...

Et ce fut peu après le versant facile que le Royaume montra un autre visage, "dur et sec". Où il faisait soif. Où les jambes faisaient mal, où le chemin n’était plus amical du tout, un chemin qui faisait trébucher, buter, tomber et rebuter encore. C’est la partie du chemin où les souvenirs remontent, le petit Iaume, le chef Guil, Geoffroy, c’est la partie du voyage où l’on n’arrive de moins en moins bien à marcher, non pas tant à cause de la fatigue, mais parce que l’on ne marche plus dans la bonne direction. Alors le Royaume se déroba, le lâcha, pauvre loque pleurant au bord de la route. A ce moment-là, il dut choisir, ça ne pouvait plus attendre, perdre le royaume ou arracher le drapeau. Iaume fit demi-tour et décida qu’il allait arracher le drapeau.

La 3ème Ardres-d’Allève

Il y a Geoffroy Tête Rouge, montagne de muscles désemparée, CP malhabile et sans autorité, mauvais élève, amoureux "de loin", bientôt "ancien scout", avec peu de souvenirs glorieux à se remémorer, et présentement en ce mois de juillet agité, acteur sans doute peu enthousiaste, mais de bonne volonté, du premier jeu... Et voilà qu’à lui aussi s’offre le choix, suivre les uns ou l’autre. Jusqu’au bout, jusqu’à se perdre de réputation aux yeux de toute la troupe, suivre la voie du blâme, à tel point que les scouts des autres patrouilles sont même gênés de le regarder dans les yeux. Et pour finir, après un tournoi pour l’honneur, partir tout de même en beauté, et en panaches (trois sur l’épaule, très exactement).

Le reste des Lynx se répartit en têtes blonde, brune, châtain, bouclée, rase, coupée au bol, plus ou moins crasseuses selon les circonstances, plus ou moins ébouriffées selon l’heure du jour et l’occupation du moment. Car un scout peut offrir au regard du naturaliste des aspects très variés. C’est soit une forme nouvelle et curieuse de chrysalide qui passe, le matin, en s’extirpant de son sac de couchage, "de la condition de grande larve à celle de poussin mal éclos en T-shirt tâché", soit une espèce mutante de "lièvre-kangourou" dont les cheveux couleur de feu font des éclairs entre les arbres ou de petit taureau fonçant avec enthousiasme dans l’estomac de l’adversaire, lequel apprécie modérément. Parfois aussi le scout est une "sainte-nitouche à badgeouillons", mais ça, c’est quand il est dans la patrouille de l’Aigle, parce qu’au Lynx, ça n’arrive jamais, vous pensez bien, et dans ce cas-là, le mieux que l’on ait à faire est de lui taper dessus avec entrain.

Car entre deux engueulades, fugues et autres aléas de camp, entre les moment où l’on s’égare mort de soif sur les cailloux, où l’on sèche devant un message vicieusement crypté et encore plus vicieusement planqué sous des petits pois, il y a les bagarres ! Somptueuses, épiques, réjouissantes, savoureuses, haletantes, remuantes, ahanantes, faisant voler poings et semelles de godasses dans tous les sens, râpant les genoux, faisant beugler, rugir, croasser, des bagarres qui feraient baver d’envie les troupes de Longeverne, dont on sort indiscutablement endolori, sans doute avec quelques bleuissures par ci par là, mais, aussi surprenant que cela paraisse, encore en vie, tant qu’un perfide ennemi ne vous a pas carotté votre foulard. Tout le récit du Deuxième Jeu et de sa suite, Iaume le Preux, sont pour notre enchantement ponctués de ces castagnes énormes, plus mêlées à la Astérix que joutes chevaleresques avec hérault pour prévenir de l’assaut et coups réguliers... Avec, pour toutes les échauffourées, des trouvailles de passes d’armes, de jambes en ciseaux, de ruades, d’aplatissages et reptations diverses, descriptions techniques et modes d’emploi tout à fait dans le ton des chansons de geste où chaque moulinet d’épée venant couper en deux un Sarrasin ou de masse assommant un cheval suscitaient, par leur précision, les cris d’approbation d’un auditoire averti :

"Florian n’agonisait pas encore, d’ailleurs, il se contentait de glapir à cris redoublés parce qu’un malandrin s’agrippait à lui par les oreilles, qu’il avait, pour être franc, bien décollées, mais il était à gager que ces glapissements allaient bientôt s’interrompre par défaut d’air, car on respire moins bien quand on a deux ou trois quintaux de scouts qui s’agitent au-dessus de soi. Kleb s’immergea au milieu de tout ça, non sans avoir évacué, d’une poigne impitoyable, quelques comparses qui gênaient l’accès au coeur de la mêlée ; les cris redoublèrent ; toute la place se résuma à cette tourmente concentrée ; Kleb, forant la masse des scouts comme un blaireau son talus et, après avoir écarté en lui enfonçant un poing dans les narines le Zag qui prétendait l’empêcher d’aller plus avant, - pendant ce temps les inévitables Petit-Gâtal et Thomas le tiraient par les jambes pour l’extraire du tas mais il n’en avait cure – il finit par apercevoir une tranche de Florian."

Comme disait en son temps le sire de Joinville, voilà une empoigne dont on parlera longtemps dans la chambre des dames...

Les chefs

Ils sont un peu comme Napoléon dans L’Aiguille rouge, bien qu’en plus invisibles. En apparence ils planent très très au-dessus du jeu. En apparence aussi, ils le mènent, suivant à la jumelle les progrès des patrouilles dans le décryptage des azimut ou dans la fouille méthodique des boites de conserve avec commentaires désabusés et revenus de tout :

"- Eh bien, fit Germain, l’assistant, il semblerait qu’ils aient compris, à la fin.
- C’est pas trop tôt, grommela Etienne, l’autre assistant.
- C’est le Lynx, il leur faut du temps.
- Comme toujours..
."

Mais voilà, on a beau surveiller la montagne à la jumelle et la sillonner en Citroën, il arrive que le jeu vous échappe, ou s’embrouille de telle façon qu’on ne sait plus quelle disparition signaler à une gendarmerie nationale peu portée sur l’humour. Surtout quand les disparus réapparaissent et que les fugueurs changent de nom toutes les 24 heures... A ce moment-là, quand on est chef et qu’on rentre la tête dans les épaules sous l’algarade des forces de l’ordre, on ferait mieux de se montrer plus malin et plus vif d’esprit qu’un lynx, en déchiffrant, à son tour, le message des montagnes : qu’un jeu peut en cacher un autre, et qu’au-dessus des chefs de troupe, il y en a un autre, un peu plus haut placé, qui bouge ses pions en culottes courtes d’église en église, de village à prendre ou de rivière à franchir, et qui mène l’autre jeu, celui du Royaume, en donnant à ses scouts ses propres énigmes à déchiffrer, lesquelles ne se dissimulent pas dans des boites de petits pois mais sur la tiédeur et puis la morsure des tuiles, dans la vase des fontaines, l’embrouillement des étoiles.

Iaume le Preux

Il n’est pas opportun de trop parler du second volet des aventures de Iaume dans son royaume, afin de ne pas déflorer l’histoire pour les lecteurs qui ne l’auraient pas encore lu. Disons que le Royaume qui semblait, du haut de la tour, vide et réservé à lui-même, Iaume l’avait déjà peuplé de Charles et de Geoffroy à la fin du premier livre. Il vient s’y rajouter un lièvre-kangourou, celui qui enflammait les arbres dans les combats. Mais ce qui est sûr, c’est que nous retrouvons Iaume et sa mèche, ses dents blanches et son sale caractère. Car si l’on voit encore trop souvent, à la fin des romans d’initiation, le héros rebelle métamorphosé en chevalier modèle et endosser pour toujours la livrée du parfait redresseur de tort, la saga du Royaume, elle, nous confirme dans une sagesse essentielle : à savoir que la vie, c’est comme les jeux vidéo ; plus on grimpe dans les niveaux, plus c’est difficile et plus on accumule les risques de se ramasser, avec un retentissant retour à la case départ. Mais si le Iaume des jours mauvais revient quelquefois, le vertige du Royaume aussi, et l’éblouissement qu’il procure : il y a d’autres points de passage que les tours de Revol-le-Vieux. Le clocher de Saint-Chély-du-Désert, par exemple. Pour y accéder, rien de plus facile. Une fois dans l’église (après vous être débarrassés de quelques scouts ayant des velléités de vous arrêter) allez au fond à gauche, passez dans un débarras et laissez-vous guider par la lessiveuse et une pile de vieux journaux. De là, entrez dans la « pièce obscure », allumez. Si vous voyez une échelle de meunier, grimpez-y. Après un petit moment, vous apercevrez une autre échelle, menant à une trappe. Montez-y encore. Arrivé tout en haut, à peu près au niveau de la meurtrière, si le but de votre quête est de trouver Hincmar l’évêque, passez la main dans la fente de pierre, c’est là qu’il se tient le plus souvent. Si vous souhaitez atteindre le Royaume, hissez-vous aux cordes des cloches à bout de bras, gagnez le haut du clocher, et quand vous aurez sous les yeux les crêtes des montagnes, lâchez tout...

* le fameux Dhôtelland, celui dont Maurice Nadeau et Alberto Manguel affirment qu’il est principalement habité de chercheurs d’anges

Sandrine Alexie


Nampilly, mai 2008

Nampilly, c'est aussi...