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pourra se dispenser du prologue qui, sur six pages, reprend le vieux
procédé des «veillées scoutes»
utilisé également dans Le Manteau blanc,
où une patrouille lit un «antique et authentique manuscrit»
dont le récit va composer le corps du roman. Au moins, dans
Le Manteau blanc, les deux récits, médiéval
et contemporain, s'entremêlaient pour former une intrigue
cohérente. Ici, on ne voit pas trop l'utilité de cette
pseudo-introduction, puisque qu'une fois introduit le roman de chevalerie,
on n'entend plus du tout parler de la patrouille de l'Ours et le
récit s'achève avec la fin des aventures de Tusoc,
Renaud, Cédric, Aymery et Gauvain... Peut-être une
contrainte d'éditeur pour intégrer à tout prix
le livre dans la «littérature scoute»? Quoi qu'il
en soit, Le Paladin des essarts nous emmène très
vite entre le 12ème et le 13ème siècle, au
temps des Croisades, dans une campagne française non loin
de la mer, où un très méchant et très
vil seigneur fait régner la terreur dans tout le pays, à
l'aide de ses «routiers» (soldats mercenaires), comme
il l'explique lui-même fièrement à son fils:
«-Eh bien! s'exclama le seigneur,
voici mené comme il sied un fort profitable manouvrage. Nous
avons pu, sans grand dam, bouter le feu à quelques fermes
dont nous avons pris la précaution de vider le contenu pour
qu'il ne soit pas fait dommage aux vilains qui les occupaient. Une
trentaine de vaches, autant de porcs et de moutons, sans compter
les vêtements et victuailles que transportent nos fidèles
roncins (et il désignait de la main les chevaux de faix chargés
de ballots), voilà ce que compte, meshuy, notre butin.
Le jeune homme auquel il s'adressait, vêtu comme un écuyer,
bien que plus richement, répondit :
-Mais n'avez-vous pas été contraint, père,
de pourfendre quelque récalcitrant?
-Il est vrai, répartit le chevalier, que j'ai dû faire
brancher un serf audacieux qui s'était mis en tête,
l'impudent, de me reprocher ce qu'il a osé appeler des «rapines».
Mais lui et ses semblables ont parlé moins haut lorsqu'il
eut gigoté quelque moment au bout d'une bonne laisse de chanvre,
fixée à la maîtresse branche d'un chêne.»
Pillage, meurtre, incendie, brigandage: Geoffroy de Recaliure,
on le voit, a de singulières conceptions de la chevalerie,
tout comme son fils Gauvain, qui prend pour souffre-douleur Tusoc
et Aymery, deux adolescents capturés par les routiers de
Recaliure et réduits à l'état d'esclave. Tusoc
est même vêtu en bouffon et contraint d'égayer
les banquets de celui qui a tué ses parents, incendié
sa demeure et l'humilie de toutes les façons.
Mais voilà, Tusoc a un jeune frère, Guy, qui a pu
échapper au massacre et qui, dans un repaire forestier, rassemble
autour de lui des jeunes gens qui ont eu pareillement à souffrir
du seigneur félon et ont tous des parents à venger.
Ayant réussi à s'échapper grâce à
d'ingénieux déguisements, entre une peau d'ours et
une livrée de bouffon, Tusoc gagne donc la compagnie de son
frère pour partager avec lui et ses camarades «la vie
libre des bois». La confrérie de l'Ost de l'Ours, comme
ils se nomment eux-mêmes, armée «d'arcs de frêne
et de carquois d'écorce», ressemble fortement aux compagnons
de Robin des Bois. Ils ont même, eux aussi, leur «chapelain»,
Frère Lionel, un ermite retiré dans le bois de la
Hordouissaye. Mais cet Ost de l'Ours (morale scoute oblige), a pour
devise «sois preux». Il ne vit pas de brigandage mais
uniquement de chasse et de cueillette, et s'est mis sous la protection
de saint Michel et de saint Georges. Enfin, il applique en tout,
sous l'enseignement de Tusoc, les lois de la chevalerie que l'on
sait si bien ignorer à Recaluire.
Les garçons, isolés et traqués, ne peuvent
non plus espérer le retour du roi Richard, mais vont peu
à peu être amenés à combattre ouvertement
le sire Geoffroy. D'abord, ils font évader Aymery, une fois
percé le chemin secret des oubliettes du château. Puis
ils essaient d'échapper tant bien que mal à la rage
du seigneur décidé à traquer par monts et forêts
ces «garçons» (au sens dépréciatif
qu'il avait à l'époque) qui ont le pouvoir d'entrer
et de sortir d'un château fort comme d'un moulin. Finalement,
après un tournoi, un assaut et l'amitié acquise du
sire de Tranchemer excédé par les exactions et les
traîtrises des routiers de Recaluire, les méchants
bien méchants seront expédiés dans l'au-delà
et les méchants pas trop irrécupérables se
repentiront du tout au tout, comme on sait si bien le faire dans
les romans de chevalerie. Quant aux gentils, ils finiront adoubés
et croisés.
L'aspect
le plus séduisant du roman est «l'exotisme» linguistique,
qui manie les termes médiévaux autant qu'il peut,
afin qu'il n'y ait pas de doute sur l'époque dans laquelle
l'auteur nous transporte: ardure, brogne, hacquenée, pierre
d'enfourche sont un régal pour les amateurs de vieux français.
Tous les éléments d'un Moyen-âge rêvé
figurent dans le roman: des souterrains interminables, des bouffons
et des jongleurs retors faisant évader les prisonniers au
nez et à la barbe des écuyers, des destriers et des
tournois, des livrées splendides et des étendards
colorés... Ainsi la description du haut et puissant sire
de Tranchemer: «Tusoc et son ami purent ainsi admirer
à loisir les riches vêtements du sire de Tranchemer.
Il portait une chape fourrée de gris, dont la panne était
d'un écarlate sanguin et de col de blanche hermine. Sa ceinture,
formée d'une large bande dorée, était serrée
par une agrafe étincelante de pierres précieuses.
Sa compagne n'était pas moins somptueusement vêtue
que lui. Une robe blanche brodée d'or, enrichie d'applications
multicolores, retombait en plis harmonieux sur ses pieds chaussés
de drap bleu. Les pans de sa coiffure, retenue par un ruban de pourpre,
s'enroulant en spirale jusqu'au sommet, se mêlaient à
sa longue chevelure blonde.»
Malgré une bonne reconstitution historique, de légers
anachronismes demeurent, en ce qui concerne les blasons (nous l’avons
vu) mais également le «paladin» du titre. Si
le terme désigne bien un chevalier errant et redresseur de
torts ce n'est pas avant le 16ème siècle qu'il entre
dans notre langue, à la faveur de la vogue des romans de
chevalerie italiens. Un titre bien étrange pour le roman,
puisque les «essarts» désignent normalement des
terres déboisées, et que le gros de l’action
se passe en pleine forêt. On retiendra alors le titre du manuscrit
lu par les scouts, Le dit du bois de la Hordouissaye, bien
joli mais peut-être un peu compliqué pour un Signe
de Piste.
Mais cela n’a guère d’importance et l’on
apprécie tout de même Le Paladin des essarts
comme un roman de chevalerie somme toute de bonne facture. Le style
peut paraître descriptif mais l’auteur parvient à
garder un rythme soutenu en enchaînant les aventures sans
temps morts. Les dessins de Cyril semblent plus soignés pour
ce livre que pour d’autres. En s’éloignant du
simple trait pour foncer ses illustrations, Cyril donne à
ses scènes un relief qu’on lui connaît peu. Une
belle réussite, pour ce Signe de Piste dans la droite ligne
du Manteau blanc et des Aiglons de Montrevel.
Sandrine Alexie
Nampilly, novembre 2008 |
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