Le Paladin des essarts
Claude Vallette, illustrations Cyril
Signe de Piste n°24, 1947

On pourra se dispenser du prologue qui, sur six pages, reprend le vieux procédé des «veillées scoutes» utilisé également dans Le Manteau blanc, où une patrouille lit un «antique et authentique manuscrit» dont le récit va composer le corps du roman. Au moins, dans Le Manteau blanc, les deux récits, médiéval et contemporain, s'entremêlaient pour former une intrigue cohérente. Ici, on ne voit pas trop l'utilité de cette pseudo-introduction, puisque qu'une fois introduit le roman de chevalerie, on n'entend plus du tout parler de la patrouille de l'Ours et le récit s'achève avec la fin des aventures de Tusoc, Renaud, Cédric, Aymery et Gauvain... Peut-être une contrainte d'éditeur pour intégrer à tout prix le livre dans la «littérature scoute»? Quoi qu'il en soit, Le Paladin des essarts nous emmène très vite entre le 12ème et le 13ème siècle, au temps des Croisades, dans une campagne française non loin de la mer, où un très méchant et très vil seigneur fait régner la terreur dans tout le pays, à l'aide de ses «routiers» (soldats mercenaires), comme il l'explique lui-même fièrement à son fils:

«-Eh bien! s'exclama le seigneur, voici mené comme il sied un fort profitable manouvrage. Nous avons pu, sans grand dam, bouter le feu à quelques fermes dont nous avons pris la précaution de vider le contenu pour qu'il ne soit pas fait dommage aux vilains qui les occupaient. Une trentaine de vaches, autant de porcs et de moutons, sans compter les vêtements et victuailles que transportent nos fidèles roncins (et il désignait de la main les chevaux de faix chargés de ballots), voilà ce que compte, meshuy, notre butin.
Le jeune homme auquel il s'adressait, vêtu comme un écuyer, bien que plus richement, répondit :
-
Mais n'avez-vous pas été contraint, père, de pourfendre quelque récalcitrant?
-Il est vrai, répartit le chevalier, que j'ai dû faire brancher un serf audacieux qui s'était mis en tête, l'impudent, de me reprocher ce qu'il a osé appeler des «rapines». Mais lui et ses semblables ont parlé moins haut lorsqu'il eut gigoté quelque moment au bout d'une bonne laisse de chanvre, fixée à la maîtresse branche d'un chêne

Pillage, meurtre, incendie, brigandage: Geoffroy de Recaliure, on le voit, a de singulières conceptions de la chevalerie, tout comme son fils Gauvain, qui prend pour souffre-douleur Tusoc et Aymery, deux adolescents capturés par les routiers de Recaliure et réduits à l'état d'esclave. Tusoc est même vêtu en bouffon et contraint d'égayer les banquets de celui qui a tué ses parents, incendié sa demeure et l'humilie de toutes les façons.

Mais voilà, Tusoc a un jeune frère, Guy, qui a pu échapper au massacre et qui, dans un repaire forestier, rassemble autour de lui des jeunes gens qui ont eu pareillement à souffrir du seigneur félon et ont tous des parents à venger. Ayant réussi à s'échapper grâce à d'ingénieux déguisements, entre une peau d'ours et une livrée de bouffon, Tusoc gagne donc la compagnie de son frère pour partager avec lui et ses camarades «la vie libre des bois». La confrérie de l'Ost de l'Ours, comme ils se nomment eux-mêmes, armée «d'arcs de frêne et de carquois d'écorce», ressemble fortement aux compagnons de Robin des Bois. Ils ont même, eux aussi, leur «chapelain», Frère Lionel, un ermite retiré dans le bois de la Hordouissaye. Mais cet Ost de l'Ours (morale scoute oblige), a pour devise «sois preux». Il ne vit pas de brigandage mais uniquement de chasse et de cueillette, et s'est mis sous la protection de saint Michel et de saint Georges. Enfin, il applique en tout, sous l'enseignement de Tusoc, les lois de la chevalerie que l'on sait si bien ignorer à Recaluire.

Les garçons, isolés et traqués, ne peuvent non plus espérer le retour du roi Richard, mais vont peu à peu être amenés à combattre ouvertement le sire Geoffroy. D'abord, ils font évader Aymery, une fois percé le chemin secret des oubliettes du château. Puis ils essaient d'échapper tant bien que mal à la rage du seigneur décidé à traquer par monts et forêts ces «garçons» (au sens dépréciatif qu'il avait à l'époque) qui ont le pouvoir d'entrer et de sortir d'un château fort comme d'un moulin. Finalement, après un tournoi, un assaut et l'amitié acquise du sire de Tranchemer excédé par les exactions et les traîtrises des routiers de Recaluire, les méchants bien méchants seront expédiés dans l'au-delà et les méchants pas trop irrécupérables se repentiront du tout au tout, comme on sait si bien le faire dans les romans de chevalerie. Quant aux gentils, ils finiront adoubés et croisés.

L'aspect le plus séduisant du roman est «l'exotisme» linguistique, qui manie les termes médiévaux autant qu'il peut, afin qu'il n'y ait pas de doute sur l'époque dans laquelle l'auteur nous transporte: ardure, brogne, hacquenée, pierre d'enfourche sont un régal pour les amateurs de vieux français. Tous les éléments d'un Moyen-âge rêvé figurent dans le roman: des souterrains interminables, des bouffons et des jongleurs retors faisant évader les prisonniers au nez et à la barbe des écuyers, des destriers et des tournois, des livrées splendides et des étendards colorés... Ainsi la description du haut et puissant sire de Tranchemer: «Tusoc et son ami purent ainsi admirer à loisir les riches vêtements du sire de Tranchemer. Il portait une chape fourrée de gris, dont la panne était d'un écarlate sanguin et de col de blanche hermine. Sa ceinture, formée d'une large bande dorée, était serrée par une agrafe étincelante de pierres précieuses. Sa compagne n'était pas moins somptueusement vêtue que lui. Une robe blanche brodée d'or, enrichie d'applications multicolores, retombait en plis harmonieux sur ses pieds chaussés de drap bleu. Les pans de sa coiffure, retenue par un ruban de pourpre, s'enroulant en spirale jusqu'au sommet, se mêlaient à sa longue chevelure blonde.»

Malgré une bonne reconstitution historique, de légers anachronismes demeurent, en ce qui concerne les blasons (nous l’avons vu) mais également le «paladin» du titre. Si le terme désigne bien un chevalier errant et redresseur de torts ce n'est pas avant le 16ème siècle qu'il entre dans notre langue, à la faveur de la vogue des romans de chevalerie italiens. Un titre bien étrange pour le roman, puisque les «essarts» désignent normalement des terres déboisées, et que le gros de l’action se passe en pleine forêt. On retiendra alors le titre du manuscrit lu par les scouts, Le dit du bois de la Hordouissaye, bien joli mais peut-être un peu compliqué pour un Signe de Piste.

Mais cela n’a guère d’importance et l’on apprécie tout de même Le Paladin des essarts comme un roman de chevalerie somme toute de bonne facture. Le style peut paraître descriptif mais l’auteur parvient à garder un rythme soutenu en enchaînant les aventures sans temps morts. Les dessins de Cyril semblent plus soignés pour ce livre que pour d’autres. En s’éloignant du simple trait pour foncer ses illustrations, Cyril donne à ses scènes un relief qu’on lui connaît peu. Une belle réussite, pour ce Signe de Piste dans la droite ligne du Manteau blanc et des Aiglons de Montrevel.

Sandrine Alexie

Nampilly, novembre 2008

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