| «
- L’essentiel pour toi était peut-être de
partir.
- C’est d’arriver, au contraire, murmura Jean-Pierre.
- Pour toi, arriver n’est que revenir. Car tu as ta maison,
ta famille. Même sur cette terrasse qui n’existe pas,
de ces dalles suspendues entre ciel et terre, en-dehors du monde,
que domines-tu ? Rien.
- Le fleuve. C’est lui qui me conduira.
- Il me conduit aussi. Et tu n’as pas peur que nos routes
meurent vite, contre la mer ?
- J’irai jusqu’à la mer. J’entrerai ce
soir dans une ville sans Rond-point des Dépecés, sans
Quai de la Capitulation, sans Square de la Honte, sans Avenue de
la Mort.
- Crois-tu que leurs noms, à l’Ouest, seront différents
? Le fiel de l’homme est partout fidèle à l’amertume.
- Je trouverai une ville où on ne baignera pas dans le sang
des spectres des guerres anciennes. Je veux voir, voir de mes yeux,
une ville d’autrefois, accrochées à ses platanes,
à ses ruelles, à son marché du jeudi, une ville
pleine de bonnes femmes et de gosses.
- Alors dépêche-toi. Je te le dis : ne t’attarde
pas en route. »
L’An 2000, une luxueuse villa, accrochée
au fleuve, que les plaisanciers admirent à la longue-vue.
Le Bloc 93, un complexe immobilier dernier cri, où le béton
a remplacé le bois, où les dalles vertes font office
de pelouses, où les fleurs ne sont qu’en acétate.
Ces deux chefs-d’œuvre, c’est à Wenceslas
Tchounowski qu’on les doit. Un grand architecte polonais.
Mais pour son fils Jean-Pierre, tout cela n’est qu’inhumanité.
Alors Jean-Pierre part le long du fleuve, à
la recherche de la vie, de ce qui peut rester de vrai et de vivant
dans un monde encore lourdement marqué par la dernière
guerre.
Dès son départ, le vrai se mêle
au rêve, les rencontres qui paraissent irréelles se
succèdent, mêmes les morts semblent revenir à
la vie. Etaient-ils seulement vraiment mort ?
Bercés par la mythique Sainte Pologne, son
pays d’origine qu’il ne connaît pas mais auquel
il se raccroche, Jean-Pierre parcours les routes de France. Il rencontrera
tour à tour des adolescents blessés par la vie, dans
leur âme ou dans leur chair, un vagabond, un nain, un Allemand,
des nègres et des Chinois cachés derrière des
masques en carton… Et « ce qu’il prenait pour
le hasard des haltes, des rencontres pour autant d’instant
sans rapports et sans liens, se nouait à lui, tout le long
du fleuve, tissait à sa suite un fil invisible qui ne se
briserait pas. »
Jean-Pierre est exigeant en amitié, exigeant
en amour. Peut-être trop. Trop pour ce que peut lui donner
Loulou, Gérard, Rouroux. Trop pour ce que peut lui offrir
son père. Ou bien son exigence est-elle indispensable pour
que se dévoilent enfin les âmes de ceux qui l’entourent
? Faut-il demander toujours plus pour qu’autour de nous les
yeux et les cœurs s’ouvrent ?
Comme tant d’autres, Jean-Pierre partira
chercher bien loin ce qu’il aurait pu trouver tout
près de chez lui. Le Bloc 93 est-il si terrible ? Ou cela
dépend-il seulement du regard qu’on lui porte ? Le
petit réfugié auquel on offre un toit y verra-t-il
la même chose que l’enfant élevé dans
le luxe et l’argent ?
« Maintenant, je ne crois plus qu’aux très
rares rencontres d’âmes... » a dit le châtelain.
Le Bloc 93 est un roman rare, en effet. Un roman, ou plutôt
un conte, plein du mystère de la vie et de ses drames. De
ses grands ou petits bonheurs aussi. Le voyage initiatique qu’accomplit
Jean-Pierre le long du fleuve, chacun de nous aurait pu le faire,
dans son cœur, dans son âme. Ses rencontres de quelques
jours sont celles d’une vie, celles qui marquent à
jamais, même si on ne revoit jamais ceux que l’on a
côtoyés durant quelques minutes, quelques heures. Par
eux, Jean-Pierre apprendra qu’en définitive, «
les visages comptaient peu. Qu’une face de carton, que
la beauté, la laideur, ne signifiaient rien. »
Ce qui compte, c’est la lumière, la vie. C’est
ainsi que commence celle de Jean-Pierre.
Pauline Bertrand
Nampilly, avril 2009 |
|