Le Bloc 93
Bruno Saint-Hill, illustrations Pierre Joubert
Signe de Piste n°69 (1954)

« - L’essentiel pour toi était peut-être de partir.
- C’est d’arriver, au contraire, murmura Jean-Pierre.
- Pour toi, arriver n’est que revenir. Car tu as ta maison, ta famille. Même sur cette terrasse qui n’existe pas, de ces dalles suspendues entre ciel et terre, en-dehors du monde, que domines-tu ? Rien.
- Le fleuve. C’est lui qui me conduira.
- Il me conduit aussi. Et tu n’as pas peur que nos routes meurent vite, contre la mer ?
- J’irai jusqu’à la mer. J’entrerai ce soir dans une ville sans Rond-point des Dépecés, sans Quai de la Capitulation, sans Square de la Honte, sans Avenue de la Mort.
- Crois-tu que leurs noms, à l’Ouest, seront différents ? Le fiel de l’homme est partout fidèle à l’amertume.
- Je trouverai une ville où on ne baignera pas dans le sang des spectres des guerres anciennes. Je veux voir, voir de mes yeux, une ville d’autrefois, accrochées à ses platanes, à ses ruelles, à son marché du jeudi, une ville pleine de bonnes femmes et de gosses.
- Alors dépêche-toi. Je te le dis : ne t’attarde pas en route.
»

L’An 2000, une luxueuse villa, accrochée au fleuve, que les plaisanciers admirent à la longue-vue. Le Bloc 93, un complexe immobilier dernier cri, où le béton a remplacé le bois, où les dalles vertes font office de pelouses, où les fleurs ne sont qu’en acétate. Ces deux chefs-d’œuvre, c’est à Wenceslas Tchounowski qu’on les doit. Un grand architecte polonais. Mais pour son fils Jean-Pierre, tout cela n’est qu’inhumanité.

Alors Jean-Pierre part le long du fleuve, à la recherche de la vie, de ce qui peut rester de vrai et de vivant dans un monde encore lourdement marqué par la dernière guerre.

Dès son départ, le vrai se mêle au rêve, les rencontres qui paraissent irréelles se succèdent, mêmes les morts semblent revenir à la vie. Etaient-ils seulement vraiment mort ?

Bercés par la mythique Sainte Pologne, son pays d’origine qu’il ne connaît pas mais auquel il se raccroche, Jean-Pierre parcours les routes de France. Il rencontrera tour à tour des adolescents blessés par la vie, dans leur âme ou dans leur chair, un vagabond, un nain, un Allemand, des nègres et des Chinois cachés derrière des masques en carton… Et « ce qu’il prenait pour le hasard des haltes, des rencontres pour autant d’instant sans rapports et sans liens, se nouait à lui, tout le long du fleuve, tissait à sa suite un fil invisible qui ne se briserait pas. »

Jean-Pierre est exigeant en amitié, exigeant en amour. Peut-être trop. Trop pour ce que peut lui donner Loulou, Gérard, Rouroux. Trop pour ce que peut lui offrir son père. Ou bien son exigence est-elle indispensable pour que se dévoilent enfin les âmes de ceux qui l’entourent ? Faut-il demander toujours plus pour qu’autour de nous les yeux et les cœurs s’ouvrent ?

Comme tant d’autres, Jean-Pierre partira chercher bien loin ce qu’il aurait pu trouver tout près de chez lui. Le Bloc 93 est-il si terrible ? Ou cela dépend-il seulement du regard qu’on lui porte ? Le petit réfugié auquel on offre un toit y verra-t-il la même chose que l’enfant élevé dans le luxe et l’argent ?

« Maintenant, je ne crois plus qu’aux très rares rencontres d’âmes... » a dit le châtelain. Le Bloc 93 est un roman rare, en effet. Un roman, ou plutôt un conte, plein du mystère de la vie et de ses drames. De ses grands ou petits bonheurs aussi. Le voyage initiatique qu’accomplit Jean-Pierre le long du fleuve, chacun de nous aurait pu le faire, dans son cœur, dans son âme. Ses rencontres de quelques jours sont celles d’une vie, celles qui marquent à jamais, même si on ne revoit jamais ceux que l’on a côtoyés durant quelques minutes, quelques heures. Par eux, Jean-Pierre apprendra qu’en définitive, « les visages comptaient peu. Qu’une face de carton, que la beauté, la laideur, ne signifiaient rien. » Ce qui compte, c’est la lumière, la vie. C’est ainsi que commence celle de Jean-Pierre.

Pauline Bertrand

Nampilly, avril 2009

MEMO
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